“La bouche noire d’Olivier Poinsignon”

Une c*nerie d’appropriation… NON !

«Je n'arrive pas à retracer clairement (en fait ci, en rédigeant la fin de cet article j’ai trouvé) le moment où j'ai commencé à me présenter avec la bouche maquillée. En revanche, je sais que dès la publication de mes premières créations postées en ligne, j'avais un goût pour « la mise en scène » (même sans compétence) de ce que je pouvais montrer. Je me souviens que la première publication de mon travail dans un magazine s'était faite à visage masqué. Jouer un rôle, mettre une distance et jouer de la créativité en dehors du dessin ou du tatouage… Je n'ai pas changé !»

olivier poinsignon parution cream bmx mag avril mai 2010

29 avril 2010 , cream bmx mag

Une mise en scène de super héros…

«Dans mes premières parutions, presse écrite ou vidéo, j'étais avant tout présenté comme un geek de la culture pop. Et ça tombait bien car c'était la folie du fan-art à l'époque. À défaut d'avoir conscience de mon propre vécu (maigre toutefois), mettre ma tête sur des images connues me permettait de partager les références dans lesquelles je me projetais, en trouvant une certaine complicité auprès de ceux qui « avaient la ref ». À l'époque, le slogan de mon site web était « consumable art », à l'image des films que j'engloutissais quotidiennement pendant que je dessinais sur des feuilles d'imprimante de mauvaise qualité, sans me soucier du « corps » que j'allais leur donner. Je ne renie pas ce passage, j'assume d'ailleurs de le rédiger avec un peu de nostalgie, mais je me sens loin de ça aujourd'hui et il serait triste que ma période adulescente soit infinie.

C'est à la sortie de cette période que j'ai trouvé un ton. Me lassant vite de recopier mes références, je me suis simplement mis à les « raconter » avec « un accent graphique ». Ça avait commencé avec une période de rigidification où je venais figer les structures graphiques, puis une astuce simple, consistant à créer un faire-valoir graphique pour donner l'impression que mes lignes étaient encore plus droites, m'a amené à intégrer des gribouillages.

Un accident de BMX me força à rester allongé pendant 2 mois ; c'est pendant ces deux mois que j'ai beaucoup dessiné et questionné mes dessins pour trouver « la suite »… Après des années d'apprentissage et de contrôle, l'encre noire a fini par jaillir hors de tous mes motifs. Une fois de plus, une publication a fait la transition au moment où je commençais à me laisser envahir par l'encre noire, tel Venom (oui, à l'époque j'ai fait ma transition psychologique comme ça)…»

Avec ce maquillage je vois à travers le noir mais je ne m’exprime pas encore tout à fait à travers

Du noir dans la bouche

« À cette période, je commence mes premiers "Labos" artistiques où je souhaite donner la première place au concept et à l'histoire de mes clients sans passer par une référence culturelle populaire. Vient cette première collaboration avec [L'Androginette] qui se traduit en [3 vidéos] où la présence de L'Androginette est particulièrement forte. Elle incarne quelque chose et moi, je semble encore sorti de derrière mon ordinateur, alors que ça dégouline de noir dans ma tête. Une de nos clientes vient même à dire que Celia a le look le plus "barge", mais que de mon côté, "le visuel ne colle pas aux idées".

Ce jour-là, elles m'inspireront toutes les deux.

À la sortie de ce labo, je partais au Brésil pour 15 jours et je passais toutes mes journées au studio TEIX avec un maquillage différent sur le visage. Ce fut un voyage extrêmement enrichissant où la barrière de la langue me força à jouer de mes visuels et aussi à prendre un tas de notes pendant les temps morts.

Je m'enregistre, j'écris, je prends du plaisir à expliquer ce que je fais dans mon blog, et je me rends compte que chaque concept traduit me permet de toucher de nouvelles personnes me réclamant à leur tour d'être écoutées, afin que je puisse leur proposer des méthodes permettant d'avancer dans l'inconnu tout en respectant des symboles forts et parlants. Je me résous à faire plus de vidéos facecam sur YouTube ! »

La bouche Noire vient du brésil

« [Je dois vous préciser que j'écris cet article directement dans le navigateur et que je n'ai pas pris de notes, donc le rendu est organique et je me rends compte de certaines choses au fur et à mesure que je l'écris… Je viens donc de me souvenir de l'origine du trait noir sur la bouche.]

C'est donc avant de revenir lancer un programme sur YouTube que me vient l'idée du trait noir sur la bouche. Au Brésil !

La raison même qui a fait que je suis allé tatouer au Brésil, c'est le concept : "tatouage sans parler" (dont je n'ai jamais montré le résultat en ligne avant cette image !!!).

L'idée était simple : je ne souhaitais pas créer de canal artificiel ou d'intermédiaire linguistique pour avancer sur le projet. Le projet avait donc été présenté à mon client comme : "vous ne parlez pas, tout le reste est possible à l'exception de l'écriture". À ce jour, je n'ai jamais communiqué avec cette personne avec qui j'ai pourtant eu de grosses émotions. Et pour incarner le projet, j'avais un scotch noir sur la bouche. Je n'allais donc pas parler à travers le noir, mais le noir allait parler à ma place avec ce tatouage… »

J’ai bu de l’encre

« Et il y a 8 ans, je débute un projet vidéo sur YouTube (j'adore débuter des projets… pas toi ?) avec une charte graphique pensée pour incarner ma vision du tatouage en ligne. PARLER DU TATOUAGE MODERNE EN NOIR ! Le format est à la verticale pour coller avec la forme du corps humain, optimisé pour montrer des corps entiers et pas simplement des zooms horizontaux qui ne permettent pas de restituer la silhouette du corps. Le cadrage est serré, presque comme des confidences ; je cherche à me rapprocher de ceux qui regardent. Le format est court et commence par un verre à pied qui se remplit d'encre noire, l'ABOISSON est née comme un apéritif culturel qui coule et s'étale autour de ma bouche. Le format ne dépasse pas les 10 épisodes… mais je garde le gimmick.»

Appropriation, on me dit !

« Et comme je l'explique dans mon reel, lors d'un évènement, une personne me lance gratuitement que je fais de l'appropriation aïnoue, décontextualisant le symbole de la bouche noire. Aucune discussion n'a été possible puisque la personne s'en est allée instantanément. Probablement persuadée de l'utilité et de la pertinence de balancer une telle phrase sans interaction derrière.

C'est un peu tiré par les cheveux, car à aucun moment mon travail ne véhicule de codes culturels japonisants détournés. Et si l'on est intellectuellement honnête, j'imagine que cette personne avait surtout trouvé une occasion de faire valoir un bout de culture, qui pour le coup est intéressante et que je souhaite partager avec vous dans la fin de ce post. »

La bouche noir des Aïnue

Maintenant que je vous ai partagé mon historique voila un peu d’histoire autours du tatouage Ainu qui m’a amené à prendre cette remarque (et merci l’IA que j’ai configuré pour toujours préciser si les sources ne sont pas fiables, je vous mets en bleu ce qui vient de l’IA) :

Origine

Le tatouage labial aïnou (appelé sinuye, « se carver/graver ») remonte probablement aux Jōmon, population préhistorique ancêtre des Aïnous, sur l'île de Hokkaido. Chez les Aïnous, c'était une pratique exclusivement féminine, transmise de mère en fille (ou tante maternelle), débutant dès l'enfance (dès 5-6 ans autour de la bouche, avec extension progressive) et achevée avant le mariage — une femme non tatouée ne pouvait pas se marier. La technique : incision au couteau, puis suie de bouleau frottée dans la plaie, désinfectée avec une décoction d'écorce. Fonctions attribuées : protection contre les esprits malveillants entrant par la bouche, marqueur de passage à l'âge adulte, et garantie d'accès à l'au-delà auprès des ancêtres.

État actuel

La pratique a été interdite par le gouvernement japonais en 1871 (Hokkaido Development Mission), dans le cadre d'une politique d'assimilation forcée — une première interdiction existait déjà en 1799 sous le shogunat Tokugawa. Les Aïnous ont continué en secret un temps, mais la répression et la stigmatisation sociale ont eu raison de la tradition. Plusieurs sources (Tattoodo, Tattoo in Japan, un article universitaire relayé sur Medium) affirment que la dernière femme aïnoue porteuse de ce tatouage complet est morte en 1998. Je ne peux pas garantir ce chiffre avec certitude absolue — aucune de ces sources n'est une publication académique primaire, elles se recopient probablement entre elles. Mais la convergence de plusieurs sources indépendantes le rend plausible. Aujourd'hui, la pratique du tatouage traditionnel n'existe plus de façon vivante ; il subsiste sous forme de reconstitution culturelle, d'étude historique, et de revendication identitaire (les Aïnous n'ont été reconnus officiellement comme peuple autochtone du Japon qu'en 2008).

Lars Krutak

Lars Krutak est un anthropologue spécialisé dans le tatouage traditionnel à travers le monde, avec un article dédié : "Tattooing Among Japan's Ainu People", disponible sur son site : https://larskrutak.com/tattooing-among-japans-ainu-people/ Je recommande également son livre Tattoo Traditions of Asia que j’ai à l’atelier (rare mais de nouveau disponible sur Amazon.COM).

Livre recommandé

Ainu: Spirit of a Northern People, sous la direction de William W. Fitzhugh et Chisato O. Dubreuil (Smithsonian Institution / University of Washington Press, 1999). C'est l'ouvrage de référence académique en anglais sur la culture aïnoue (415 pages, photos couleur et n&b, cartes), issu d'une exposition au National Museum of Natural History. Il n'est plus édité neuf — on le trouve d'occasion (95 dol … c’est le genre de livre précieux) :
https://www.abebooks.com/9780967342900/Ainu-Spirit-Northern-People-0967342902/plp

Enfin, pour la photo d’illustration ci dessous: “femme avec l’ours” par Juliet Bredon, prise en 1922 et publiée sous son pseudonyme masculin « Adam Warwick ». La fiche Wikimedia indique comme source les archives de National Geographic. Elle est décrite comme une femme Aïnoue montrant ses tatouages faciaux avec un ours vivant sur les genoux (dans la même série il y a une Ainu qui donne de l’eau à boire avec une bouteille à un Ours enchainé comme si de rien n’était).

« Merci d’avoir lu cet article, j’espère que cela t’a plus… je me donne l’objectif de publier un nouvel article par semaine dés septembre, jusqu’à la fin de l’automne ( je marche par trimestre). Et si tu veux aller plus loin dans mes divagations tu peux me rejoindre sur Patreon où je stoke mes réflexions (pro/perso/reco) de manière hebdomadaire depuis 2 ans déjà, mais sans bouche noire car c’est pour ma communauté la plus proche.»

Tu peux relire mes précédents articles mis à jour...

ce site est tout neuf.

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